Interview de Yves Henocque (Responsable Politique maritime et conseiller principal en Gestion intégrée mer & littoral, IFREMER, et Vice-Président du Plan Bleu) et Mauro Randone (Chargé de projet marin, WWF Méditerranée)
Quels futurs pour les écosystèmes marins méditerranéens ?
Yves Henocque : ‘D’un océan de poissons à un océan de méduses’, nous prédit Fernando Boero, éminent écologue méditerranéen. Il n’y a pas de modèle pour venir appuyer cette prédiction, mais de fait ces ‘explosions’ de méduses sont déjà observées dans les mers du monde entier, et les causes en sont probablement multiples, du changement climatique à la pression des pêches. Autre observation : les eaux de surface se réchauffent et ce réchauffement a tendance à aller de plus en plus profond, ce qui tend à favoriser les espèces d’eau chaude, dont les espèces invasives, au détriment des espèces plus profondes qui évoluent dans des eaux relativement plus froides. Si les moteurs de formation et de brassage de ces eaux froides profondes venaient à être altérés, il y aurait un risque de stratification accrue des eaux méditerranéennes avec des impacts sévères sur la biodiversité. Nous allons ainsi vers une ‘tropicalisation’ de la Méditerranée, avec notamment déplacement des espèces des rives sud vers les rives nord du bassin, tandis que les espèces vivant dans les eaux plus froides sont davantage repoussées vers le fond, tout cela se faisant dans un contexte de dégradation généralisée de la qualité et de la quantité des habitats du fait des pressions humaines.
Mauro Randone : La mer Méditerranée est dans un état très critique et les pressions croissantes exercées par différents secteurs exigent des mesures sérieuses pour garantir un avenir durable à l’une des régions les plus riches en biodiversité du monde. De nombreux stocks de poissons, comme l’espadon, sont fortement exploités et, au cours des 50 dernières années, un tiers des prairies sous-marines et la moitié des mammifères ont disparu. En outre, le réchauffement des conditions climatiques, le niveau élevé de pollution microplastique et l’activité humaine intense ont un impact considérable sur la faune et les écosystèmes marins ainsi que sur la santé humaine. C’est pourquoi il est crucial de faire face à la « ruée vers l’or bleu » qui devrait affecter la région méditerranéenne, avec une croissance incontrôlée des activités maritimes économiques et une concurrence croissante par la suite sur l’espace et les ressources. L’augmentation rapide des activités de transport, de tourisme et d’extraction pourrait avoir des conséquences dramatiques sur l’environnement fragile et unique de la Méditerranée et de ses communautés.
Comment répondre pour un futur durable ?
Yves Henocque : Le bilan millénaire des écosystèmes* propose quatre scénarios : l’ « ordre par la force », l’« orchestration mondiale », la « mosaïque appropriée », et le « jardin planétaire ». L’ordre par la force considère que dans un monde où les risques vont croissant, la solution est sécuritaire et protectionniste. Les problèmes environnementaux sont traités de manière réactive par grande région. L’orchestration mondiale s’inscrit dans des interconnexions mondiales fortes avec libéralisation du commerce et gouvernance mondiale forte. La logique de gestion des crises environnementales reste de nature réactive. Les risques dus aux catastrophes naturelles vont de ce fait grandissant. La mosaïque appropriée voit la gouvernance se déplacer vers le local, avec une grande diversité de types de gestion des écosystèmes qui cohabitent sous forme de réseaux, et un accent particulier mis sur l’éducation et la santé. On est dans des systèmes d’apprentissage où les échelles de décision politiques et économiques sont à l’échelle des bassins versants. Le jardin planétaire fait la part belle à l’ingénierie écologique et à l’intégration des services économiques dans la sphère marchande. Une grande dépendance vis-à-vis des nouvelles techniques se met en place. Aucun de ces scénarios ne conduit à une décroissance économique, mais tous anticipent une érosion de la diversité spécifique. Les trois derniers scénarios – orchestration mondiale, mosaïque appropriée, jardin planétaire – conscients de l’importance du maintien des services écosystémiques, impliquent des réponses sociales qui renvoient à des innovations majeures pour la mise en place de politiques de développement durable. Dans cette optique, les arrangements institutionnels se multiplient pour favoriser les échanges de savoir-faire à propos de la gestion écosystémique. Selon le Bilan millénaire des écosystèmes, il n’y a donc pas un modèle mais trois modèles de développement durable et un modèle véritablement non durable, celui de l’ordre par la force.
Mauro Randone : Malgré les tendances négatives, nous avons encore aujourd’hui l’opportunité de changer les choses et transformer la Méditerranée en une mer de ressources naturelles saines soutenant une économie florissante et bénéficiant réellement à la société. Une Méditerranée saine peut générer des avantages économiques évalués à plus de 5,6 billions USD, mais pour cela, nous devons veiller à ce que les gouvernements, les industries, la société civile et toutes les parties prenantes construisent une vision durable et ambitieuse pour la région. Tout d’abord, nous devons établir un réseau régional plus vaste d’aires marines protégées bien gérées et écologiquement cohérentes afin de garantir que les ressources clés sont efficacement protégées et offrent des avantages socio-économiques. Une étude récente a montré que les AMP méditerranéennes peuvent générer des bénéfices économiques 10 fois supérieurs à leurs coûts de gestion. Deuxièmement, la planification et la gestion des océans, y compris la gestion intégrée des zones côtières (GIZC) et la planification de l’espace maritime (PSM), devraient être des processus écosystémiques soutenant la conservation de la nature et les activités économiques durables. La cogestion des pêches artisanales et l’approche de l’écotourisme promue par le WWF sont des moteurs clairs de l’économie bleue durable sur laquelle nous devons investir pour l’avenir de la Méditerranée.
* Voir la publication d’Harold Levrel (2007) : Quels indicateurs pour la gestion de la biodiversité. Les Cahiers de l’IFB, octobre 2007.